Tarnac, suite.
jeudi 3 décembre 2009 à 21:01 - En vrac - Lien permanent
Tarnac : "Pourquoi nous cessons de respecter les contrôles judiciaires"
LE MONDE | 03.12.09 | 13h15 • Mis à jour le 03.12.09 | 18h27
L'arrestation de Christophe, le 27 novembre, marque un palier dans
la bouffée délirante d'Etat que l'on nomme pudiquement "affaire de
Tarnac". Sa mise en examen situe le point où une procédure ne se
poursuit qu'afin de se sauver elle-même, où l'on inculpe une personne
de plus dans le seul espoir de maintenir le reste des inculpations.
En fait de "premier cercle", Christophe appartient surtout au petit
nombre de ceux avec qui nous discutons de notre défense. Le contrôle
judiciaire qui voudrait, pour l'avenir, lui interdire de nous voir est
l'aberration de trop ; c'est une mesure consciente de désorganisation
de la défense, aussi. A ce point de torsion de toutes les notions du
droit, qui pourrait encore exiger de nous que nous respections ces
contrôles judiciaires et cette procédure démente ? A l'absurde nul
n'est tenu. Il n'y a pas besoin de se croire au-dessus de la justice
pour constater qu'elle est en dessous de tout. Au reste, une société
qui se maintient par des moyens si évidemment criminels n'a de procès à
intenter à personne.
La liberté sous contrôle judiciaire est le nom d'une sorte
d'expérience mystique que chacun peut se figurer. Imaginez que vous
ayez le droit de voir qui vous voulez, sauf ceux que vous aimez, que
vous puissiez habiter n'importe où, sauf chez vous, que vous puissiez
parler librement, au téléphone ou devant des inconnus, mais que tout ce
que vous dites puisse être, un jour ou l'autre, retenu contre vous.
Imaginez que vous puissiez faire tout ce que vous voulez, sauf ce qui
vous tient à coeur. Un couteau sans manche auquel on a retiré la lame
ressemble davantage à un couteau que la liberté sous contrôle
judiciaire ne ressemble à la liberté.
Vous flânez sur un boulevard avec trois amis ; sous la plume des
flics qui vous filochent, cela se dit : "Les quatre objectifs se
déplacent en direction de..." Vous retrouvez après des mois de
séparation un être qui vous est cher ; dans le jargon judiciaire, cela
devient une "concertation frauduleuse". Vous ne renoncez pas, même dans
l'adversité, à ce que toute amitié suppose de fidélité ; c'est
évidemment une "association de malfaiteurs".
La police et sa justice n'ont pas leur pareil pour travestir ce qui
tombe sous leur regard. Peut-être ne sont-elles finalement que cette
entreprise de rendre monstrueux ce qui, aimable ou détestable, se
comprend sans peine.
S'il suffit de ne se reconnaître dans aucune des organisations
politiques existantes pour être "autonome", alors il faut bien admettre
que nous sommes une majorité d'autonomes dans ce pays. S'il suffit de
regarder les directions syndicales comme des traîtres avérés à la
classe ouvrière pour être d'"ultragauche", alors la base de la CGT est
présentement composée d'une série de dangereux noyaux
d'ultragauchistes.
Nous désertons. Nous ne pointerons plus et nous comptons bien nous
retrouver, comme nous l'avons fait, déjà, pour écrire ce texte. Nous ne
chercherons pas à nous cacher. Simplement, nous désertons le juge
Fragnoli et les cent petites rumeurs, les mille aigreurs misérables
qu'il répand sur notre compte devant tel ou tel journaliste. Nous
désertons la sorte de guerre privée dans laquelle la sous-direction
antiterroriste voudrait nous engager à force de nous coller aux
basques, de "sonoriser" nos appartements, d'épier nos conversations, de
fouiller nos poubelles, de retranscrire tout ce que nous avons pu dire
à notre famille durant nos parloirs en prison.
S'ils sont fascinés par nous, nous ne sommes pas fascinés par eux -
eux que nos enfants appellent désormais, non sans humour, les "voleurs
de brosses à dents" parce que, à chaque fois qu'ils déboulent avec
leurs 9 mm, ils raflent au passage toutes les brosses à dents pour
leurs précieuses expertises ADN. Ils ont besoin de nous pour justifier
leur existence et leurs crédits, nous pas. Ils doivent nous constituer,
par toutes sortes de surveillances et d'actes de procédure, en
groupuscule paranoïaque, nous, nous aspirons à nous dissoudre dans un
mouvement de masse, qui, parmi tant d'autres choses, les dissoudra,
eux.
Mais ce que nous désertons d'abord, c'est le rôle d'ennemi public,
c'est-à-dire, au fond, de victime, que l'on a voulu nous faire jouer.
Et, si nous le désertons, c'est pour pouvoir reprendre la lutte. "Il
faut substituer au sentiment du gibier traqué l'allant du combattant",
disait, dans des circonstances somme toute assez semblables, Georges
Guingouin (Résistant communiste).
Partout dans la machine sociale, cela explose à bas bruit, et
parfois à si bas bruit que cela prend la forme d'un suicide. Il n'y a
pas un secteur de cette machine qui ait été épargné dans les années
passées par ce genre d'explosion : agriculture, énergie, transports,
école, communications, recherche, université, hôpitaux, psychiatrie. Et
chacun de ces craquements ne donne, hélas, rien, sinon un surplus de
dépression ou de cynisme vital - choses qui se valent bien, en fin de
compte.
Comme le plus grand nombre aujourd'hui, nous sommes déchirés par le
paradoxe de la situation : d'un côté, nous ne pouvons pas continuer à
vivre comme cela, ni laisser le monde courir à sa perte entre les mains
d'une oligarchie d'imbéciles, de l'autre, toute forme de perspective
plus désirable que le désastre présent, toute idée de chemin praticable
pour échapper à ce désastre se sont dérobées. Et nul ne se révolte sans
perspective d'une vie meilleure, hormis quelques âmes sympathiquement
désespérées.
L'époque ne manque pas de richesse, c'est plutôt la longueur du
souffle qui lui fait défaut. Il nous faut le temps, il nous faut la
durée - des menées au long cours. Un des effets principaux de ce qu'on
appelle répression, comme du travail salarié d'ailleurs, c'est de nous
ôter le temps. Pas seulement en nous ôtant matériellement du temps - le
temps passé en prison, le temps passé à chercher à faire sortir ceux
qui y sont -, mais aussi et d'abord en imposant sa propre cadence.
L'existence de ceux qui font face à la répression, pour eux-mêmes comme
pour leur entourage, est perpétuellement obnubilée par des événements
immédiats. Tout la ramène au temps court, et à l'actualité. Toute durée
se morcelle. Les contrôles judiciaires sont de cette nature, les
contrôles judiciaires ont ce genre d'effets. Cela va bien ainsi.
Ce qui nous est arrivé n'était pas centralement destiné à nous
neutraliser nous, en tant que groupe, mais bien à impressionner le plus
grand nombre ; notamment ceux, nombreux, qui ne parviennent plus à
dissimuler tout le mal qu'ils pensent du monde tel qu'il va. On ne nous
a pas neutralisés. Mieux, on n'a rien neutralisé du tout en nous
utilisant de la sorte.
Et rien ne doit plus nous empêcher de reprendre, et plus largement
sans doute, qu'auparavant, notre tâche : réélaborer une perspective
capable de nous arracher à l'état d'impuissance collective qui nous
frappe tous. Non pas exactement une perspective politique, non pas un
programme, mais la possibilité technique, matérielle, d'un chemin
praticable vers d'autres rapports au monde, vers d'autres rapports
sociaux ; et ce en partant des contraintes existantes, de
l'organisation effective de cette société, de ses subjectivités comme
de ses infrastructures.
Car c'est seulement à partir d'une connaissance fine des obstacles
au bouleversement que nous parviendrons à désencombrer l'horizon. Voilà
bien une tâche de longue haleine, et qu'il n'y a pas de sens à mener
seuls. Ceci est une invitation.
Aria, Benjamin, Bertrand, Christophe, Elsa, Gabrielle, Julien,
Manon, Mathieu et Yildune sont les dix personnes mises en examen dans
l'affaire dite "de Tarnac".
Le parquet en appelle aux juges d'instruction
"Le parquet de Paris a demandé aux juges d'instruction de vérifier
les conditions du déroulement de ces contrôles judiciaires", a dit un
représentant du parquet, jeudi 3 décembre, en réaction à cette tribune.
"Si ces obligations n'étaient pas respectées, le parquet en tirera
toutes les conséquences", a-t-on ajouté de même source sans plus de
précision.
Ne pas les respecter leur fait courir le risque d'une révocation du contrôle judiciaire et du placement en détention provisoire.
Article paru dans l'édition du 04.12.09



